Albert Schweitzer (1875-1965) [Prix Nobel de la Paix 1952]

Ma vie et ma pensée. [1931] (Epilogue)


  • Deux expériences projettent leur ombre sur mon existence : la première est la constatation que le monde est inexplicablement mystérieux et plein de souffrance; la seconde, le fait que je suis né à une époque de déclin spirituel de l'humanité.
    Mon existence a trouvé sa base et son orientation à partir du moment où j'ai reconnu le principe du respect de la vie, qui implique l'affirmation éthique du monde.
    C'est ainsi que j'ai pris position et que je voudrais travailler à rendre les hommes plus profonds et meilleurs, en les amenant à penser sur mêmes. Je suis en désaccord avec l'esprit de ce temps, parce qu'il est plein de mépris pour la pensée.
    On a pu douter que la pensée fût jamais capable de répondre aux questions sur l'univers et sur notre relation avec lui, de sorte que nous puissions donner un sens et un contenu à notre existence.
    Dans le mépris actuel de la pensée entre aussi de la méfiance. Les collectivités organisées, politiques, sociales et religieuse de notre temps s'efforcent d'amener l'individu à ne pas se forger lui-même ses convictions, mais à s'assimiler seulement celles qu'elles tiennent toutes prêtes pour lui.
    L'homme qui pense par lui-même, et qui en même temps est libre sur le plan spirituel, leur est un être incommode et mystérieux. Il n'offre pas la garantie qu'il se fondra à leur gré dans l'organisation.
    Tous les groupements constitués recherchent aujourd'hui leur force moins dans la valeur spirituelle des idées qu'ils représentent et des hommes qui leur appartiennent, que dans leur complète et exclusive unité. C'est de cette unité qu'ils croient tenir leur plus grande puissance offensive et défensive.
    C'est pourquoi l'esprit de notre temps ne déplore pas que la pensée ne semble pas à la hauteur de sa tâche, mais s'en réjouit au contraire. Il ne tient pas compte de ce qu'en dépit de son imperfection elle a déjà accompli. Il ne veut pas reconnaître, - contre toute évidence, - que le progrès spirituel a été jusqu'ici l'oeuvre de la pensée. Il ne veut pas davantage envisager que la pensée accomplira peut-être dans l'avenir ce qu'elle n'a pu réaliser jusqu'ici. L'esprit de notre temps néglige ces considérations. Ce qui lui importe, c'est de discréditer de toutes les façons possibles la pensée individuelles...

  • ...L'esprit de notre temps ne laisse pas l'individu faire un retour sur lui-même.

  • ...L'esprit de notre temps contraint donc l'homme à douter de sa propre pensée, afin de l'amener à recevoir ses vérités du dehors.

  • La semence du scepticisme a levé. En réalité, l'homme moderne n'a plus aucune confiance en lui. Sous une attitude pleine d'assurance, il cache une inquiétude spirituelle. En dépit de sa capacité technique et de son pouvoir matériel, c'est un homme qui s'étiole parce qu'il ne fait pas usage de sa faculté de penser. Il restera toujours inexplicable que notre génération, qui s'est montrée si grand par ses découvertes et ses réalisations, ait pu tomber si bas dans le domaine spirituel.

  • .. La renonciation à la pensée est la faillite de l'esprit.
    Quand celle la conviction que les hommes peuvent arriver à la vérité par leur propre réflexion, le scepticisme s'installe...

  • La sincérité est le fondement de la vie spirituelle.

  • L'idée du respect de la vie est, de par sa nature même, particulièrement propre à combattre le scepticisme. Elle possède une force élémentaire.
    Est «élémentaire» dans ce sens toute idée qui part des questions fondamentales de la relation de l'homme avec l'univers, de la signification de la vie et de la nature du bien. Elle est directement liée à la pensée qui anime tout homme. Elle pénètre cette pensée, l'élargit, la rend plus profonde.
    Nous trouvons cette idée élémentaire dans le stoïcisme...

  • Le stoïcisme me semblait [pendant mes études] grand parce qu'il va tout droit au but, est intelligible pour tous, et en même temps profond. Il se contente de la vérité telle qu'il la reconnaît, si peu satisfaisante soit-elle. Il prête vie à cette vérité en raison du sérieux avec lequel il se voue à elle. Dans son esprit de sincérité, il exhorte les hommes à se recueillir et à approfondir leur pensée. Il éveille en eux le sens de la responsabilité. En outre, l'idée fondamentale du stoïcisme, à savoir que l'homme doit parvenir à une relation spirituelle avec l'univers et s'unir à lui, me semblait vraie. Dans son essence, le stoïcisme est une philosophie de la nature qui aboutit au mysticisme.(voir plus loin dans le texte: sur Lao-tsé et une critique de ces positions)

  • L'idée du respect de la vie propose une solution réaliste des rapports réels de l'homme et de l'univers. De l'univers, l'homme sait seulement que tout ce qui existe et l'environne est une manifestation de la volonté de vie, pareille à la sienne.

  • La seule possibilité de donner un sens à son existence, c'est d'élever sa relation avec le monde à la hauteur d'une relation spirituelle.

  • Toute conception profonde du monde est mystique, en ce sens qu'elle conduit l'homme à une relation spirituelle avec l'Infini.

  • Lorsqu'on me demande si je suis pessimiste ou optimiste, je réponds qu'en moi la connaissance est pessimiste, mais le vouloir et l'espoir son optimistes.

  • Je n'ai jamais essayé de me dérober à cette communion de souffrance. Il me semblait aller de soi que nous devons tous aider à porter le fardeau de douleur qui pèse sur le monde.

  • Je me suis attaché à l'idée qu'il était donné à chacun de nous de faire cesser un peu cette souffrance.

  • A mon avis, il n'est d'autre destin pour l'humanité que celui qu'elle se prépare elle même par sa manière de penser.

    (éditions Albin Michel)


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Les grand penseurs de l'inde


  • La conception dualiste du monde est une interprétation inadmissible de la réalité. Elle naît d'une pensée influencée par une croyance éthique. (p.17)

  • Il nous faut à tout prix nous rendre compte qu'une véritable conception du monde ne peut naître que de méditations sur l'homme seul en face de lui-même et seul en face de l'univers. (p.20)

  • Les brahmanes osent reconnaître qu'on ne peut tirer aucune éthique de la réflexion sur la nature de l'univers. (p.37)

  • Partout dans le monde, la première grande conquête de l'éthique, c'est l'importance donnée à la véracité. (p.39)

  • Le principe de non-violence ne peut rester une vérité isolée et se suffisant à elle-même. (p.67)

  • Le principe fondamental de l'éthique est le respect de la vie. (p.195)

  • Ce n'est pas par la connaissance du monde, mais par la connaissance de l'essence et de la portée de l'éthique que nous arrivons à donner un sens à notre vie.

  • L'éthique, c'est la reconnaissance de notre responsabilité envers tout ce qui vit. (p.196)

    (Editions Payot. dans collection: Petite Bibliothèque PAYOT. 1962)


voir sur ce site: Hommage à Albert Schweitzer
Lien(s): Association A.Schweitzer,   La voix d'Albert Schweitzer,  

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dernière mise à jour : 16/11/2009 version: YF-11/2000