Amos Oz (1939 -....)

Les deux morts de ma grand-mère

et autres essais


  • [mes parents: ] Ils rêvaient en yiddish, se parlaient en russe et en polonais et lisaient surtout en allemand et en anglais, mais ils m'élevèrent dans une langue unique: l'hébreu. (p.15)

  • Mon enfance à Jérusalem fit de moi un expert en fanatisme comparé. (p.16)

  • J'ai fait des articles et des essais dans lesquels j'ai appelé à un compromis qui ne soit fondé ni sur les principes ni même sur la justice entre Juifs israëliens et Arabes palestiniens, parce que j'ai vu que celui qui recherche l'abolu et la justice totale s'expose à la mort. (p.19)

  • La seule chose dont on ne manquait pas, que l'on avait à profusion, c'étaient les livres. D'une certaine façon, les livres existaient plus que les gens. En vérité, les gens vivent et meurent, les livres ne meurent pas. Les livres demeurent... (p.45)

  • Les faits sont souvent les pires ennemis de la vérité et, en tout cas, repose au coeur de notre sujet la relation compliquée entre la métaphore et l'image, le fait et la vérité. (p.72)

  • Et quand on a mal, non seulement la sensation est réelle, mais c'est la réalité la plus réelle au monde. La cause de la douleur peut être indéterminée et la manière de l'interrompre impossible à trouver, mais la souffrance même est une île de certitude dans un océan d'incertitude. [ YF: je souligne ] (p.81)

  • L'hébreu. La langue hébraïque est un instrument musical unique. De toute manière, une langue n'est jamais un "moyen", ni une "structure", ni un "véhicule" pour la culture. C'est une culture.
    [ YF : de la même manière j'ai l'habitude de dire. "Non seulement je suis né en France (ce qui dans mon cas n'est "qu'un" accident de l'histoire - qui s'appelle la Shoah,) mais surtout je suis né en Français" . Voir à ce propos le livre de Stella Baruk ) (p.94)

  • Il suffit de passer deux minutes dans n'importe quelle rue d'ici pour découvrir qu'il n'existe pas de race juive. Les juifs ne sont pas un groupe ethnique, et la seule force qui les unit se trouve dans leur tête. Qu'y a-t-il de commun entre un intellectuel juif allemand venu ici dans les années trente et un villageois juif ethiopien ? Certainement pas une préférence pour Bach, Goethe, ou la décoration intérieure. Mais tous deux ont lu et étudié certains livres, et ils ont été persécutés parce qu'ils étaient juifs. (p.131)

  • La seule manière de garder un rêve intact est de ne jamais essayer de le réaliser. (p.139)

  • La seule manière de surmonter ses propres limites, de prendre conscience qu'on ne peut faire ni accomplir certaines choses - ou que le prix à payer est parfois trop élevé - est de reconnaître qu'il faut trouver un compromis entre les cendres et le feu. (p.144)

  • Comment allier notre dangereuse nostalgie du feu et la terreur des cendres. (p.146)

  • Même si nous contemplons, émerveillés, les étoiles du ciel, nous ne pourrons jamais les toucher. Cela ne m'interdit pas de les fixer. (p.146)

  • Le kibboutz est peut-être la tentative la plusis intérresante du XXeme siècle de bâtir un modèle de famille élargie sans contrainte. La tragédie était de partir de postulats optimistes quand la nature humaine et la possibilité de la transformer. Dans les romans et les récits que j'ai écrits, je suis parti de l'hypothèse que la nature humaine est plus forte que les statuts et les règlements, et que l'on ne doit absolument pas heurter de front ses fondements. Et le kibboutz s'est trompé en essayant de le faire. Les gens de ma génération, quand ils ont pris en main, la conduite des affaires, ont donné plus de poids à leurs pères qu'à leurs enfants, il était plus important pour eux d'être en accord avec les rêves de leurs pères qu'avec les enfants. Et cela, c'est contre la nature humaine. (p.174/175)

  • Viellir, c'est peut-être pouvoir accepter le fait qu'il y des endroits que je ne reverrai plus, des gens que je ne rencontrerai plus. (p.176)

  • Nous ne parlons pas de la nostalgie de ce qu'il y avait autrefois, mais de la nostalgie de ce qui aurait pu être. (p.198)

  • Je n'en ai pas fini avec Jérusalem, ou ele n'en pas fini avec moi. Jérusalem m'effaie assez. L'aimant qui attire toutes les démences des juifs, des musulmans et des chrétiens. Je ne sais pas si c'est la ville en elle-même, ou le concept "Jérusalem". La Jérusalem d'en bas, où la Jérusalem d'en haut. Je suppose que c'est quelque chose entre les deux. Jérusalem est un endroit très dangereux, attirant toutes les pulsions les plus extrêmes de la nature humaine. C'est la ville de l'extrémisme, vraiment, une ville totalitaire. Je ne pourrais absolument pas y vivre. Même quand je vais à Jérusalem pour une courte visite, j'ai un peu de mal. J'ai le sentiment que tout ce qu'on fait de personnel à Jérusalem, de privé, d'intime paraît grotesque à Jérusalem...
    .. La ville souffre d'une overdose d'histoire. (p.215)

  • Si Adolf Hitler avait donnée des ordres stricts pour la destruction de tous les animaux domestiques et de ferme dans le IIIe Reich, les chiens et les chats les perroquets et les poissons rouges, les chevaux, les vaches, les chèvres, les moutons et les porcs, nous pouvons supposer qu'il y aurait eu des accès de désobéissance civile en Europe occupée et en Allemagne même. Après tout, on tient à son chat ou à son chien. Les gens auraient essayé de cacher leurs bêtes jusqu'à l'expriration du verdict. L'extermination des chevaux, des vaches et des cochons aurait révolté les millions de gens dont elle aurait compromis le gagne pain, sans parler de l'effort de guerre, ainsi menacé, ni du fait que tout le monde se serait immédiatement aperçu que l'auteur de tels ordres était fou à lier. (p.248)

  • C'est la distorsion du langage qui a pavé la voie de ce meurtre-là. Dés générations avant la naissance de Hitler, les auteur de massacres savaient déjà qu'il faut corrompre les mots avant de corrompre ceux qui les emploient, afin de rendre les gens capables d'assassiner en guise de purification, de nettoyage, de guérison. L'individu qui appelle son ennemi "animal", "parasite", "pou", "bête de proie", ou "microbe" forme des criminels. (p.272)

  • Nous devons traiter les mots comme des armes. (p.273)

  • Pendant quarante ans, l'Allemagne de l'Ouest a fait de notables efforts pour assumer son passé, comme on le voit au courageux discours du président Richard von Weizsäcker en 1986. A-t-on jamais entendu parler d'un effort similaire en Autriche ? (p.293)

  • ..au sujet des célèbres paroles de Jésus: "Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font!". En fait, je crois qu'il avait tort, non à cause du pardon mais à cause de la connaissance. Je pense que nous savons tous parfaitement ce que nous faisons. Au fond de nous-mêmes. Nous avons tous mangé le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Je suis convaincu que tout être humain sait très bien ce qu'est la douleur - Chacun de nous en a l'expérience - et que lorsqu'il l'inflige à son prochain - cela, ou un traitement pire encore -, il est conscient de son acte. (p.311)

  • Au lieu de tenter en vain de nous changer l'un l'autre, pourquoi ne pas nous souvenir quelquefois que personne ne devrait ajouter plus de souffrance à l'angoisse que nous réservent la vie, et la mort ? Que tout au fond, nos secrets sont les mêmes (p.311)

  • Le Talmud souligne la tension inhérente entre la justice et la paix, et propose un concept plus pragmatique: "Là ou la justice prédomine, il n'y a pas de paix, et quand la paix l'emporte, il n'y a pas de justice. Où se situe donc la justice qui contient la paix ? Dans la partition." (Sanhédrin 6 p2) (p.314)

    (Gallimard - Folio 4031 Traduit de l'hébreu par Flore Abergel et de l'anglais par Anne Rabinovitch)



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dernière mise à jour : 28/01/2007 version: YF/01/2007