François Cheng (1929 - )

Cinq méditations sur la beauté


  • Que le vrai ou la vérité soit fondamental, cela nous paraît une évidence. Puise l'univers vivant est là, il faut bien qu'il y ait une vérité pour qu'une telle réalité, en sa totalité, puisse fonctionner. Quand au bien ou à la beauté, nous en comprenons la nécessité. Pour que l'existence de cet univers vivant puisse perdurer, il faut bien qu'il y ait un minimum de bonté, sinon on risquerait de s'entretuer jusqu'au dernier, et tout serait vain. Et la beauté ? Elle existe, sans que nullement sa nécessité, au premier abord, paraisse évidente. Elle est là, de façon omniprésente, insistante, pénétrante, tout en donnant l'impression d'être superflue, c'est là son mystère, c'est là, à nos yeux, le plus grand mystère. (p.22/23)

  • Si je poussais plus avant ma pensée, je dirais que notre sens du sens, notre sens d'un univers ayant sens vient aussi de la beauté, dans la mesure où, justement, cet univers composé d'éléments sensibles et sensoriels prend toujours une orientation précise, celle de tendre, à l'instar d'une fleur, d'un arbre, vers la réalisation du désir d'éclat d'être qu'il porte en lui, jusqu'à ce qu'il signe la plénitude de sa présence. On trouve en ce processus les trois acceptions du mot sens en français : sensation, direction, signification. (p.35)

  • La vraie beauté ne réside pas seulement dans ce qui est déjà donné comme beauté; elle est presque avant tout dans le désir et dans l'élan. Elle est un advenir, et la dimension de l'âme lui est vitale. (p.36)

  • Être pleinement une rose, cela constitue une suffisante raison d'être. (p.38)

  • La vraie beauté est élan de l'Être vers la beauté et le renouvellement de cet élan; la vraie vie est élan de l'Être vers la vie et le renouvellement de cet élan. Une bonne éternité ne saurait être faite que d'instants saillants où la vie jaillit vers son plein pouvoir d'extase. (p.49/50)

  • [...], nous pouvons dire que dans la durée qui habite une conscience, la beauté attire la beauté, en ce sens qu'une expérience de beauté rappelle d'autres expériences de beauté précédemment vécues, et dans le même temps, appelle aussi d'autres expériences de beauté à venir. Plus l'expérience de beauté est intense, plus le caractère poignant de sa brièveté engendre le désir de renouveler l'expérience, sous une forme autre forcément, puisque toute expérience est unique. Autrement dit, dans la conscience en question, nostalgie, et espérance confondues, chaque expérience de beauté rappelle un paradis perdu et appelle un paradis promis. (p.51/52)

  • En définitive, on peut dire qu'une beauté artificielle, dégradée en valeur d'échange ou en pouvoir de conquête, n'atteint jamais l'état de communion et d'amour qui, en fin de compte, devrait être la raison d'exister de la beauté. (p.57)

  • Tout en ayant l'air d'être complètement perdus au sein de l'univers, nous pouvons supposer que nous sommes la conscience éveillée et le coeur battant de la matière. L'univers pense en nous autant que nous pensons à lui; nous pouvons être le regard et la parole de l'univers vivant, du moins ses interlocuteurs. (p.59/60)

  • Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde. (p.63)

  • Est vraie beauté celle qui relève de l'Être, qui se meut dans le sens de la vie ouverte. (p.74)

  • [...] le don de soi a le don de nous rappeler, encore une fois, que l'avènement de l'univers et de la vie est un immense don. Ce don qui tient sa promesse et qui ne trahit pas est en soi une éthique. (p.77)

  • Oui, la beauté ne saurait jamais nous faire oublier notre condition tragique. (p.78)

  • Tout se passe comme si l'univers, se pensant, attendait l'homme pour être dit. (p.103/104)

    (Albin Michel 2006)


Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie



  • N'est-il pas vrai que nous sommes perdus au coeur d'un univers énigmatique où, selon beaucoup, règne le pur hasard ? Pourquoi l'univers est-il là ? Nous ne les savons pas. Pourquoi la vie est-elle là ? Nous ne les savons pas. Pourquoi sommes-nous là ? Nous n'en savons rien, ou presque. Encore une fois, selon beaucoup, c'est par hasard que l'univers un jour est advenu. (p.13/14)

  • Comment nier cependant que, si nous sommes là, c'est que ce questionnemeny existe et qu'il nous taraude ? Qu'il existe est déjà un indice en soi. S'il n'y avait absolument aucun sens possible à notre existence, l'idée même de sens n nous aurait jamais effleurés. Or nous savons que l'humanité, depuis toujours, s'interroge sur le pourquoi de sa présence au sein de cet univers, univers qu'elle a appris à connaître et peu et à beaucoup aimer. (p.15)

  • [...] une intuition nous dit aussi que c'est notre conscience de la mort qui nous fait voir la vie comme un bien absolu, et l'avènement de la vie comme une aventure unique qui rien ne saurait remplacer. (p.18)

  • [...] nous n'avons pas non plus la capacité d'imaginer concrètement un ordre de vie où la mort n'existerait pas. (p19)

  • En réalité, si la vie n'existait pas, il n'y aurait pas de mort. Celle-ci étant la cessation d'un certain état de vie, son « absolu » ne peut être issu d'elle-même : il n'a pu être imposé que par un autre encore plus absolu, si je puis dire, à savoir ce par quoi la vie est advenue. Cette Origine a imposé la mort comme une des se propres lois et, de ce fait, la mort même est devenue une des preuves de l'absolu de la vie. (p.41/42)

  • A côte de la certitude de la mort, il y a en nous cette certitude d'être les maîtres de l'instant. (p.50)

  • Contenant la promesse du Tout, le Rien désigne le Non-Être, ce Non-Etre n'étant autre que ce par quoi l'Être advient. La notion de Non-Être est nécessaire, car c'est seulement à partir d'elle qu'on peut réellement concevoir l'Être. (p.53)

  • Zhuang-zi (IV siècle avant J.-C.), le grand penseur taoïste, épouse cette vision, lui qui dit « ce qui engendre toutes choses ne peut être une chose», [...] (p.53)

  • [...], je suis persuadé que sans l'épreuve des souffrances et de la mort, nous n'aurions pas eu l'idée de Dieu, ni même pensé à une quelconque transcendance. Précisons cependant que ce n'est pas la mort en elle-même qui agit directement sur nous, mais la conscience que nous en avons. (p.68)

  • La conscience de la mort, faisant naître en nous l'idée du sacré de la vie, confère à celle-ci toute sa valeur. (p.77)

  • Sur les chemins de l'existence, nous nous heurtons à deux mystères fondamentaux, celui de la beauté et celui du mal. La beauté est mystère parce que l'univers n'était pas obligé d'être beau. Or il se trouve qu'il l'est, et cela semble trahir un désir, un appel, une intentionnalité cachée qui ne peut laisser personne indifférent. Si le mal se présente à nous sous la seule forme de quelques défauts ou ratages, du à la difficile marche de la vie, nous l'aurions plus au moins acceptée. Mais, chez les hommes, il atteint un degré si radical qu'il frise l'absolu : quand l'ingéniosité humaine est au service du mal, sa cruauté ne connait pas de limite. (je souligne-YF) (p.77/78)

  • Aussi fascinante intrigante, cette beauté semble nous faire signe pour nous dire que l'univers est désirable et signifiant. (p.80)

  • Rappelons-nous ce que disait Bergson « Le degré suprême de la beauté est la grâce, mais par le mot grâce, on entend aussi la bonté. Car la beauté suprême, c'est cette générosité d'un principe de vie qui se donne indéfiniment. C'est là le sens même de la grâce.» A cette magistrale formule du philosophe, j'ai proposé l'écho suivant : « La bonté est garante de la qualité de la beauté; la beauté, elle, irradie la bonté et la rend désirable.» (p.82)

  • Toute oeuvre d'art, en son état le plus élevé, est résonance d'âme à âme avec les autres êtres et avec l'Être. (p.90)

  • Celui qui détient le pouvoir de vie et de mort sur autrui, quand il l'exerce, n'ôte pas seulement la vie à ses victimes, il peut, avant de le supprimer, au moyen de la menace ou de la torture, les humilier et les avilir au point de leur enlever toute substance humaine. Il tue alors jusqu'à leur âme. Il crée un véritable néant que l'univers vivant, dans sa progression, n'avait sans doute pas prévu. Il crée comme un trou noir dans le royaume du vivant. (p.92)

  • La vérité est que, lorsque est bannie toute notion de sacré, il est impossible à l'homme d'établir une vraie hiérarchie des valeurs. (p.96)

  • Dans le cas du génocide perpétré par les nazis, le crime a été poussé à des stades indépassables. [...] La mort, dont j'ai dit qu'elle est un de nos biens les plus précieux, cette mort là est morte à Auschwitz. (p.97)

  • Il n'y a qu'une seule aventure celle de la vie. Cette aventure, rien ne peut plus faire qu'elle ne soit advenue dans l'univers et quelle se poursuive. (p.103)

  • Rien ne peut plus faire que cet homme-là, que cette âme-là n'ait pas été. Rien ne peut plus effacer ce qui constituait son unicité. Rappelons-nous la phrase de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d'avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel. » (Je souligne-YF) (p.117)

  • Là où il y a un oeil ouvert et un coeur battant, là est le centre. (p.121)

  • Oui, il n'y a qu'une seule aventure, et si chacun de nous n'a qu'une seule vie, tout la Vie est une. Avoir été est un fait éternel (je souligne-YF), parce que cela fait partie de la sublime promesse : « Je serai qui je serai. » (p.131) Note YF : ces derniers mots sont la définition de Dieu dans la Bible hébraïque)

    (Albin Michel 2013)



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dernière mise à jour : 27/09/2014 version: YF-05/2009